La dernière fois que je me suis retrouvée aux urgences psychiatriques, j’étais intimement convaincue que je n’avais rien à faire là. Pour moi, il était évident que j’aurais dû être amenée aux urgences cardiovasculaires, parce que je sentais, là, dans ma poitrine, mon coeur qui s’emballait dangereusement et ma cage thoracique se serrant comme un étau.
J’avais lu sur internet les symptômes de l’infarctus du myocarde et ça correspondait en tout point.
Mes arguments ne semblaient cependant pas convaincre l’infirmier de garde qui ne cessait de me répéter : « Madame Biane, calmez-vous, nous allons nous occuper de vous, nous sommes des professionnels ».
Inéluctablement, au bout de quelques heures d’attente, l’envie d’uriner s’est faite sentir.
Voyez-vous, comme j’étais de toute évidence entrain de faire un infarctus, si j’allais aux toilettes et que je m’y effondrais, on risquerait de m’y retrouver morte, la tête contre la cuvette, le pantalon baissé sur les chevilles, plusieurs heures plus tard. Et ça, ma fierté ne pouvait s’y résoudre.
Non, je préférais mourir dans la salle d’attente, la vessie pleine, le périnée bien contracté, debout jusqu’au bout, en adressant un index rageur à la caméra de vidéo-surveillance et en tonnant : « Financez l’hôpital public. » Ce que j’ai fait pendant un petit moment.
Je m’imaginais déjà les gros titres de la presse locale le lendemain : « Jeune femme, au demeurant TOUT A FAIT saine d’esprit, décède aux urgences psychiatriques faute de prise en charge et malgré ses sollicitations à un personnel soignant très peu professionnel. Dans ses derniers mots audibles sur une vidéo, elle enjoint à une meilleure répartition des finances publiques.»
La presse nationale s’emparerait du sujet, la vidéo deviendrait virale, des manifestations et des émeutes éclateraient partout en France, la ministre de la santé serait limogée, sans conséquence, Paris s’embraserait, la révolution aurait enfin lieu.
Quelques années plus tard, un boulevard Célia Biane – première martyre de la révolution de 2025 verrait le jour dans le onzième arrondissement parisien, lieu de ma naissance.
Quoi de mieux que la mort pour enfin atteindre la gloire.
J’en étais là quand les infirmiers m’ont appelée et ont finalement accepté de m’hospitaliser contre mon gré.
Le lendemain, je me suis réveillée, vivante, de l’autre côté du mur de l’enfermement.
J’ai une certaine fascination pour les systèmes d’enfermement. Depuis le jour où le livre de Véronique Vasseur, Médecin-chef à la prison de la santé, traînait dans l’appartement que j’occupais avec mes parents. Il s’y raconte toutes les horreurs du milieu carcéral et toute la déliquescence de l’institution. Ma mère, en me voyant lire le bouquin, me l’avait arraché des mains en ajoutant : « Ce n’est pas de ton âge. » J’avais attendu qu’elle soit au travail pour le récupérer et je l’avais avalé en quelques jours. Puis, pour tromper ma mère, je l’avais placé sous son lit pour qu’elle s’explique pourquoi elle ne pouvait plus mettre la main dessus. A 10 ans, je venais de devenir une fervente militante anti-carcérale.
Alors, étudiante, je m’étais mise en tête de lire « surveiller et punir » de ce philosophe, à qui un présentateur télé avait dit :
« Comment expliquez vous, Monsieur Foucault, que quand vous parlez vous êtes limpide, mais à la lecture... »
Et qui avait répondu :
« Mais, enfin, si j’étais limpide à la lecture, les philosophes ne me prendraient pas au sérieux. »
Et bien, il est sérieux, croyez-moi. J’ai lu une quinzaine de fois les deux premières pages, y compris à voix haute, au cas où les sonorités m’éclairciraient le sens, et je n’ai rien compris.
Si bien que quelques années plus tard, lors de mon premier jour au centre hospitalier psychiatrique de Cadillac, je me trouvais bien démunie de ne pouvoir convoquer la sagesse du grand philosophe pour répondre à la question qui me taraudait : M’enferme-t’on parce que je suis folle ou va-t’on me rendre folle en m’enfermant ?





