Le Front
Fabien Bernard - Lauréat du Prix de la rédaction (Editor's Choice) pour l'édition Sueur/Sweat
La climatisation était tombée en panne à 13 h 17 exactement. Didier le savait parce qu’il avait reçu trois appels en moins de deux minutes. Le premier venait de la direction. Le deuxième de la veuve. Le troisième de sa mère.
— Tu travailles avec les morts maintenant, avait-elle dit. Fais attention à toi.
Comme si c’était aussi contagieux que la connerie.
À seize heures, la salle de recueillement ressemblait à la bouche de l’enfer. L’air était humide, prémâché. Les lys penchaient déjà sur leurs tiges molles. Les gens entraient lentement avec la démarche spéciale des enterrements de province : on avance comme sur les marches du tapis rouge de Cannes.
Didier distribuait des mouchoirs à l’entrée. Personne ne pleurait assez pour ça. Les invités s’essuyaient le front, la nuque, parfois même les aiselles. Une femme tamponna discrètement l’arrière de ses genoux.
Le mort s’appelait Jean-Marc Gauthier. Cinquante-huit ans. Patron de Gauthier Concept Habitat Oise. Cuisines sur mesure, vérandas, pergolas bioclimatiques. Une photo de lui souriant devant un îlot central avait été posée près du cercueil. Même mort, il avait l’air de vouloir vendre quelque chose.
Le logo GCHO apparaissait partout dans la salle, imprimé sur les rubans des couronnes mortuaires.
Jean-Marc Gauthier détestait la transpiration. Tout le monde le savait. Dans les magasins GCHO, la clim tournait même en hiver. Les employés avaient des polos gris censés laisser respirer la peau. Une phrase de Jean-Marc revenait souvent chez les commerciaux :
— Un client qui transpire n’achète pas.
Didier avait travaillé six mois pour lui avant les pompes funèbres. Assez longtemps pour voir Jean-Marc renvoyer un stagiaire après une livraison en pleine canicule.
— Vous avez le visage humide, lui avait-il dit. Ça donne une impression de faiblesse.
Le ventilateur sur pied installé près du cercueil brassait l’air chaud sans convaincre personne. Le problème, pensa Didier, ce n’était pas la chaleur. La chaleur, les gens le supportent .Ils deviennent rouges, ils parlent plus lentement, ils desserrent un bouton. L’humidité, en revanche, détruit la civilisation, aussi sûrement qu’un double quinquennat mal géré.
Au bout de dix minutes, les chemises collaient aux dos. Au bout de vingt, les gens évitaient de se toucher. Au bout de trente, une odeur commune s’était installée dans la pièce. Quelque chose entre le vestiaire de sport et le covoiturage Biscarosse-Metz dans une Punto.
Le prêtre s’éventait avec le feuillet de cérémonie. Le maire transpirait à travers son costume bleu marine. De petites auréoles sombres grandissaient sous ses bras avec une régularité scientifique. Une vieille dame resta collée à sa chaise quelques secondes en se relevant.
Un enfant regarda le cercueil puis demanda :
— Pourquoi papi il brille ?
Sa mère lui écrasa la main.
— Chut.
Didier leva les yeux vers le corps. Jean-Marc Gauthier brillait effectivement un peu. Le fond de teint mortuaire supportait mal les spots et la température. Le visage semblait doucement fondre, comme un mannequin de cire.
Et puis il y eut la goutte. Minuscule. Transparente. Apparue juste à la racine des cheveux.
Didier la vit naître. Elle gonfla lentement puis descendit le long de la tempe du mort. Didier détourna immédiatement les yeux.Personne n’avait vu. Enfin, c’est ce qu’il croyait.
Une minute plus tard, la fille aînée s’approcha de lui avec le visage fermé des gens qui hésitent entre plusieurs stratégies.
— Excusez-moi…
Elle parlait bas.
— Papa… transpire ?
Didier ouvrit la bouche puis la referma. Pendant sa formation, on lui avait appris beaucoup de choses. Comment maquiller une plaie. Comment déplacer un corps. Comment parler aux familles. Faire un nœud de cravate ou camoufler un trou de balle, mais on ne lui avait jamais conseillé quoi répondre à cette question précise.
— C’est sûrement de la condensation, madame.
Elle regarda le corps.
— Sur le front ?
— Oui.
— À l’intérieur du cercueil ?
— Oui...C’est de l’acajou de Bolivie , se risqua t-il .
Elle hocha lentement la tête, résignée.
Le maire commença son discours. Une catastrophe.
Il parlait lentement, avec la voix des hommes qui veulent avoir l’air graves. Il disait “Jean-Marc était un bâtisseur”, pendant qu’une deuxième goutte apparaissait sur le cou du mort. Puis une troisième.
Le défunt semblait fournir un effort.
Didier sentit sa propre chemise se décoller doucement de son ventre quand une odeur plus lourde monta dans la pièce. Les fleurs aussi étaient en train de mourir.
Une femme du premier rang glissa de sa chaise avec ce bruit de peau humide qu’on entend normalement dans les cabines d’essayage. Son mari tenta de la relever mais ses mains dérapaient sur ses avant-bras.
Le prêtre accéléra légèrement la cérémonie pour en finir au plus vite.
Quelqu’un ouvrit une fenêtre. L’air ne rentra pas immédiatement contrairement aux trois mouches qui semblaient attendre dehors depuis le début.
Une mouche vint se poser sur le front de Jean-Marc Gauthier. La fille cadette poussa un petit cri. Pas vraiment un cri de peur, plutôt le bruit qu’on fait quand quelque chose de mouillé vous touche sans prévenir.
Tous les regards suivirent immédiatement la mouche. Puis Didier.
Il s’approcha du cercueil avec la prudence qu’on réserve aux animaux blessés. À mesure qu’il avançait, les conversations moururent une par une. Même le ventilateur semblait tourner moins fort.
La mouche frottait tranquillement ses pattes sur le front du mort. Didier leva la main pour la chasser. Puis il s’arrêta net en voyant que la peau brillait.
Pas seulement le brillant sec du maquillage sous les spots. Le front de Jean-Marc Gauthier luisait comme celui d’un homme après une course de fond. Didier eut une pensée ridicule : il allait s’excuser.
À la place, il sortit un mouchoir de sa poche et tamponna doucement le visage. Le papier absorba immédiatement l’humidité. Quand il recula la main, une trace beige de fond de teint salissait le blanc du mouchoir comme une preuve.
Personne ne parlait plus.
Le maire regardait obstinément les fleurs. Le prêtre fixait ses propres mains. La veuve, elle, continuait de regarder son mari avec une fatigue immense.
Puis elle soupira :
— Ça l’aurait rendu fou.
Une nouvelle goutte apparut près de la tempe.
L’enfant fronça les sourcils.
— Mais pourquoi il transpire encore ?
Cette fois, personne ne le fit taire.
Didier regarda la salle. Les gens avaient cessé de pleurer depuis longtemps. Ils attendaient autre chose maintenant. Qu’on ferme le cercueil. Qu’on ouvre les fenêtres. Qu’on annonce une explication normale, ou a défaut un quelconque miracle divin.
Mais personne ne bougeait.
Parce qu’au fond, dans cette pièce saturée de chaleur et d’odeur, Jean-Marc Gauthier était devenu exactement ce qu’il avait passé sa vie à détester.



